Il y a quelques temps, mon ami Ivan Cohen a regroupé quelques musiciens sur un serveur Discord avec pour idée de proposer, chaque mois, un petit challenge à réaliser chez soi.
Le principe étant de respecter les contraintes imposées pour composer un morceau et d'en profiter pour travailler de nouvelles techniques ou de s'essayer à des approches différentes de nos habitudes personnelles.
Le thème de janvier m'ayant plutôt bien inspiré, je me suis dit qu'un petit petit making of pourrait être intéressant.
Les Règles du Jeu
Pour commencer, quelques mots sur les règles du challenge de janvier, baptisé Le Désert des Anneaux du Nuage. Un intitulé volontairement cryptique, qui fait référence au célèbre patch modulaire Ring into Clouds, clin d’œil assumé aux modules emblématiques de Mutable Instruments largement utilisés — parfois jusqu’au cliché — dans certaines esthétiques minimalistes depuis une dizaine d’années.
Le principe du défi est assez simple : composer un court morceau, dans le style de son choix, mais dont l’atmosphère évoque clairement un désert, aussi bien sur le plan sonore que dans l’imaginaire suggéré.
Pour cadrer l’exercice, plusieurs contraintes précises ont été posées :
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intégrer des procédés granulaires, que ce soit via des effets ou directement par le type de synthèse utilisé ;
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privilégier, pour les sons les plus notables du morceau, des techniques de synthèse liées à la modélisation physique ;
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choisir un désert situé sur un continent et tenter d’en traduire les résonances esthétiques, sensorielles ou symboliques dans la composition.
Un cadre volontairement restrictif mais comme d'habitude pensé comme un terrain d’expérimentation et de détournement créatif.
A l'Origine de la Cité Sans Nom
Lorsque Ivan publie les règles du challenge, je suis en train de finaliser un patch sur le modulaire. Ce patch, initialement prévu pour découvrir le nouveau Resonator de chez TipTop Audio, va servir de fondation sous la forme d'un pad constitué de trois sources sonores.
La première source utilise le Ziqal Dimension MK3, un module à table d'ondes que j'aime beaucoup. Il passe par le Resonator modulé par quelques LFO puis par le filtre Ikari de chez Bastl qui donne un peu de résonnance et, surtout, offre une spatialisation intéressante.
La seconde source est un simple sub produit par le Klavis Twin Waves.
C'est une supersaw légèrement désaccordée avec un peu de modulation hard-sync assez basique mais qui donne un peu de profondeur.
Ces deux composantes sont mixées ensembles dans une reverb SpaceBlender et cela commence à ressembler à quelque chose d'intéressant.
Pour finir, j'ai ajouté un module de synthèse additive Odessa de chez XAOC. Ce module n'est pas toujours évident à bien intégrer dans un patch mais il peut se révéler redoutable pour ajouter des textures inattendues.
Son principe est d'empiler plusieurs centaines d'ondes sinusoïdales simples et de les moduler pour créer des harmoniques plus où moins dissonantes.
Dans le cas présent, je module les paramètres de synthèses avec des enveloppes Attack/Decay déclenchées par le changement de note du pad.
A chaque fois qu'une nouvelle note est jouée, les sonorités métalliques de l'Odessa apparaissent puis disparaissent.
Le tout est joué à travers les effets Shimmer et Phaser de chez BLEASS puis à nouveau dans une reverb Spaceblender.
C'est clairement cette partie du patch qui a été la plus complexe à régler mais une fois que tout s'est mis en place, j'ai obtenu un pad dynamique parfait pour le challenge qui venait de commencer.
Afin de respecter la première contrainte, j'ai aussi dérouté une partie de la piste issue du Ziqal pour faire passer le son dans le plugin granulaire EFX Fragment d'Arturia.
L'ensemble fonctionne plutôt bien :
La hauteur des notes est gérée par le quantizer Bard Quartet de chez Shakmat. Ce module possède une fonction très pratique qui génère un trigger à chaque fois qu'une note change. C'est donc lui qui déclenche les modulations sur l'Odessa simultanément aux changements d'harmonie.
Quelques cordes mystérieuses...
La seconde contrainte du challenge imposait d'utiliser un instrument principal à base de modélisation physique. N'ayant pas de module spécifique permettant d'obtenir ce type de synthèse ou de créer un patch complet pouvant s'en approcher, je me suis résolu à utiliser l'excellent synthétiseur virtuel Pigments de chez Arturia.
Je ne suis d'habitude pas fan des produits qui proposent des tonnes de presets, car j'ai la fâcheuse manie de ne jamais réussir à me décider et je me retrouve facilement à perdre des heures à zapper d'un preset à un autre.
J'ai en grande partie éliminé ce problème avec le modulaire, mais quand il s'agit de revenir sur un instrument virtuel, je peux vite perdre un temps fou en me perdant dans la myriade d'options disponibles en quelques clics.
Sachant cela, j'ai utilisé le petit moteur de recherche intégré au synthétiseur et j'ai pris le premier preset à modélisation qui m'a semblé bien se marier au modulaire : Mystic Pluck, créé par Victor Morello. Je me suis astreint à ne pas essayer de le modifier et, surtout, à ne pas essayer de "trouver mieux".
La mélodie est rapidement enregistrée en MIDI avec le petit Minilab. La gestion de la vélocité est très intéressante, avec une saturation très organique qui ajoute de l'intensité à certaines notes.
Le preset est déjà paramétré avec un petit délay subtil mais pour ajouter un peu de variations, je l'ai fais passer dans l'incontournable Supermassive de chez Valhalla DSP.
Une automation précise sur le feedback et sur la densité de l'effet permet de laisser respirer cette partie tout en maintenant des sonorités diffuses dans les espaces sonores.
Un peu de vent sur les dunes.
Pour finir, j'ai ajouté un peu de texture à base de bruit blanc filtré dans une émulation de filtre MS20 Freak-VultDSP. C'est assez inaudible dans le mix mais l'ensemble passe lui aussi dans le plugin granulaire EFX Fragment pour rajouter un mouvement cyclique qui reste en sourdine durant tout le morceau.
Il restait alors à trouver l'endroit demandé dans la dernière contrainte du challenge. Je suis actuellement en train de relire quelques nouvelles de HP Lovecraft dans l'excellente traduction de David Camus et La Cité Sans Nom, un texte paru en 1921, s'est rapidement imposé pour cette composition.
Finalisation et publication
L'ensemble a été enregistré et réalisé en moins d'une après-midi mais le patch initial était déjà bien avancé en amont du challenge.
Pour le mastering, je n'ai pas cherché trop loin. Le morceau est constitué de peu de pistes et il a surtout s'agit d'équilibrer un peu la dynamique avec un VLA2A de chez Black Rooster en glue et d'appliquer un petit shelf sur les hautes fréquences générées par Pigment.
Le titre a été posté sur Soundcloud et fera certainement l'objet d'un rework un peu plus long à destination de Bandcamp car il y a du potentiel pour un morceau plus conséquent et plus travaillé.
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Commentaires
Trop bien ton article mon gwenn